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Bioéthique - 2e lect

Quels humains et quelle humanité voulons-nous être ? C’est face à cette question que nous nous retrouvons en dernière instance lorsque nous essayons d’affronter les enjeux bioéthiques.

Ce sont des enjeux sensibles et complexes. Nombre de femmes et d’hommes les regardent avec une certaine appréhension, à la fois parce qu’ils viennent toucher à une part d’intime, parce que nous sentons qu’ils nous dépassent chacune et chacun en tant qu’individu, parce qu’ils viennent parfois interroger nos choix et notre existence même. Face à eux, on peut avoir envie de détourner le regard, que l’on croie n’être pas personnellement concerné ou l’être de trop près. On peut aussi se protéger en ralliant des positions tranchées laissant peu de place à l’interrogation, dans un sens ou dans l’autre. Tout cela nous traverse.

Je veux dire ici que les députés du groupe de la Gauche démocrate et républicaine et moi-même sommes interpellés, interrogés par ces enjeux ; nous doutons parfois, nous cherchons toujours. Ils demandent à être instruits avant de se prononcer, car on ne saurait en décider sans précautions ni préventions. Ce ne sont pas des choix a priori. Voilà d’où nous partons.

C’est donc avec humilité et avec courage qu’il faut affronter ces enjeux : l’humilité devant l’œuvre étonnante que représente la construction de l’humanité ; le courage de ne pas céder à la facilité en fuyant les problèmes posés, fussent-ils embarrassants – et c’est sans doute à cet exercice-là que notre assemblée et notre société ont le plus de mal à faire face.

Alors qu’est-ce que la personne humaine ? C’est cette question que posait le philosophe Lucien Sève, membre éminent du Comité consultatif national d’éthique à sa fondation, dans un petit livre aussi dense qu’important. Qu’est-ce que la personne humaine ? Elle n’est pas réductible à un code génétique, elle n’est pas soluble dans une définition juridique. C’est dans les pratiques sociales civilisées et civilisantes que prend corps la dignité de la personne. À cause de cette sédimentation culturelle et anthropologique, nous ne sommes pas une espèce comparable aux autres.

Et qu’est-ce que vivre ? Qu’est-ce qu’une existence humaine ? La vie de chacune et de chacun n’obéit pas aux modèles numériques, elle ne peut pas se résumer à une équation mathématique. Nos existences sont faites d’une quête d’accomplissement, d’épanouissement, de profonde liberté, de bonheur, en un mot d’émancipation. Mais elles sont aussi faites de risque, d’incertitudes, et de nos limites humaines – bien humaines, certains diront trop humaines. Nos existences se façonnent dans les rapports sociaux, dans leur complexité, leur globalité, leur pesanteur, leur richesse. Dire cela, ce n’est pas se ranger aux arguments de la fatalité et du destin : c’est simplement reconnaître et défendre la dignité de la condition humaine, et pour cela des droits égaux.

Les progrès scientifiques et technologiques nous placent face à des questions nouvelles, et si nous sommes là, c’est parce qu’il y a besoin d’une délibération démocratique. Nous mettons en garde contre toute tentative d’organiser la controverse entre les progressistes et les conservateurs, les uns étant en adoration béate devant les possibilités ouvertes par la science et les autres tétanisés par toute forme de nouveauté. S’il faut se garder de toute fascination pour un devenir humain soumis à la technique, ce n’est pas sur ce plan que se situe la véritable porte d’entrée dans le débat. Dans ce qui est possible, y a-t-il quelque chose qui mette en cause la dignité humaine ? Voilà le sujet. Dès lors que dans la réponse entrent en ligne de compte des visions du monde pour lesquelles cette question n’est pas cardinale, dès lors que s’invite le désir de gagner du pouvoir sur autrui, dès lors que se profile la silhouette du profit, il y a danger. Il y a danger que la décision soit viciée.

La domination patriarcale, qui continue de structurer le monde et d’imposer aux femmes une place dégradée, doit être démasquée. La bioéthique ne saurait être l’instrument de la perpétuation de cette injustice. On sait que les visions racistes et discriminantes visant à mettre en cause l’unité de la grande famille humaine et à organiser l’exploitation d’une partie des humains par l’autre ont cherché à utiliser la science à leurs propres fins.

Parmi les pires ennemis figure l’argent, par lequel tout semble à vendre ou à acheter.

S’il fascine autant, au-delà de toute limite, c’est parce qu’il constitue une forme absolutiste et irraisonnable de pouvoir, raison pour laquelle il faut, si l’on veut protéger la dignité humaine, en écarter sans ménagement les logiques du profit.

Franchement, c’est loin d’être le cas dans l’organisation de la santé, et la biomédecine n’est pas plus à l’abri que le reste – elle l’est peut-être même moins.
Je m’inquiète tant et plus de voir s’étendre l’ombre portée de la confusion entre le public et le privé jusque dans le débat qui nous occupe. À cet égard, il faut des principes fermes et des positions radicales, sans quoi l’éthique n’est plus qu’un arrangement boiteux avec notre conscience commune qui ne trompe que nous-mêmes.

Aucun espace pour la marchandisation, pour les intérêts privés. Le capitalisme est sans conscience, et il est en cause dans le sujet qui nous occupe.

C’est bien dans notre monde que les multinationales les plus puissantes, celles du numérique, investissent lourdement dans les biotechnologies, sont prêtes à racheter pour des centaines de millions de dollars une start-up dont l’idée semble vaguement profitable.

Engagées dans une compétition, des forces considérables ont investi ce champ et nous vendent, instrumentalisant nos désirs, une vie sans maladie, une intelligence surhumaine, une humanité augmentée, un vieillissement aboli.

Cette illusion de l’individu infini est un danger pour l’humanité. Elle prétend que tout est réparable, que tout a sa solution dans la technique, sans jamais chercher dans les conditions matérielles, dans la transformation des rapports sociaux, dans le respect de l’environnement, des sources d’amélioration, de bien-être, d’épanouissement. Elle nourrit des intérêts financiers qui n’ont que faire du processus d’humanisation de l’humanité. La personne humaine est, je le rappelle, le produit de tout un processus civilisant.

Selon Hugo Aguilaniu, chercheur au CNRS, notre capacité de rajeunissement a été concentrée dans la fonction de reproduction et ce choix évolutif nous a permis de développer d’autres capacités. « La vie, c’est plus rigolo pour nous que pour une hydre » affirme-t-il. Une chose est sûre : vouloir nous défaire d’une condition humaine dont les limites nous déplairaient pourrait nous entraîner vers d’inquiétantes rives.

Se pose donc la question de savoir si l’on doit poser des limites et qui doit poser celles que les forces considérables de l’argent n’ont pas 1’intention de se fixer. Qui juge des bénéfices et de leur prix ? Pourquoi cherchons-nous ? La seule chose qui doit prévaloir, la seule boussole, c’est le respect de la dignité humaine, c’est-à-dire de tout être humain et de tout l’être humain.

Ce n’est pas sans conséquence. C’est dire que ce qu’on autorise pour une personne peut emporter des conséquences pour tout le genre humain, donc que les désirs d’une personne ne sont pas fondés à prendre force de loi. Cependant, ils doivent être entendus, ils doivent être examinés à l’aune de ce qu’ils engagent. C’est dire qu’il ne revient pas aux chercheurs ou aux ingénieurs, ni aux demandeurs, de décider de ce qui mérite d’être fait en matière de biotechnologies. Toujours vient s’inviter la question du sens et lorsqu’elle est écartée, on peut craindre pour l’éthique. C’est ainsi qu’il faut se frayer un chemin. Cela appelle une vision cohérente et conséquente, et non une ligne fluctuante guidée par une logique de concessions à laquelle nous n’avons pas été habitués par ailleurs et un esprit de compassion fébrile.
Une faible cohérence nous fait courir le risque d’une architecture éthique fragile qui appellerait la transgression. Parlons par exemple de cette notion d’origine. Vous en avez une conception historico-sociale quand vous écrivez la filiation et biologisante quand vous inventez le « droit aux origines ».
Comment s’y retrouver ? Vous prenez une position plutôt réservée sur les tests dits récréatifs et vous levez l’anonymat du donneur, arguant d’une logique juridique qui ne tient pas. Vous invoquez l’intérêt de l’enfant comme justification ultime sans jamais convoquer de démonstration, et cela peut se retourner aisément comme certains vous le font observer, et je ne leur donne pas raison sur l’objectif, à propos des enfants nés de GPA à l’étranger. Il y a donc besoin de fondations solides et ces zigzags menacent de nous faire prendre les pieds dans le tapis.

Je veux dire au passage notre attachement au don dans toute sa dimension désintéressée et notre opposition farouche à toute marchandisation du corps, des produits du corps et de tout ce qui relève de la personne. Nous devons conforter les logiques du don, qui construisent une humanité solidaire face aux épreuves. Je veux aussi appeler l’attention sur des enjeux autour du plasma et des médicaments dérivés de produits du corps, pour lesquels nous devons garantir une sécurité et une gratuité. Les intérêts privés sont déjà bien épris du sujet. Je veux dire également notre inquiétude à l’égard de la situation du Laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies.

Le débat s’est beaucoup concentré sur l’évolution de l’assistance médicale à la procréation, qui n’est qu’un des aspects du texte – certains, dont je ne suis pas, y voyant une révolution civilisationnelle. L’assistance médicale à la procréation est déjà possible avec tiers donneur. Des femmes en couple avec un homme avec qui elles portent un projet parental y ont recours. On ne voit pas bien sur quels fondements on pourrait continuer à en refuser l’accès à l’ensemble des femmes porteuses d’un projet parental sans opérer une discrimination. Des femmes réalisent aujourd’hui leur projet en marge. Il y a une cohérence manifeste à ouvrir ce droit à toutes et pour que cela ne soit pas un terrain d’inégalités sociales, il convient que cela fasse l’objet d’une prise en charge par la sécurité sociale.

La meilleure façon de la garantir est de pouvoir s’appuyer sur un service public adapté aux besoins et non pas, comme je l’entends parfois, de prendre acte de son insuffisance de moyens pour développer un secteur privé. Celles et ceux qui y travaillent, celles et ceux qui en ont fait l’expérience, savent que l’objet de ce secteur public est simplement de répondre aux demandes d’assistance à la procréation. Cette possibilité étant également ouverte à toutes, chacune pourra s’engager dans une démarche parentale par le biais de l’assistance médicale et de l’accompagnement qui va avec. Il s’agit bien d’accéder à une technique précise, sans se parer de faux-semblants et en assumant ce choix.

Contrairement à ce qui est parfois agité par certains, cette réflexion ne conduit pas à ouvrir le droit à la gestation pour autrui, qui n’existe pas en France, pratique contre laquelle notre groupe s’élève avec vigueur. La GPA consiste à instrumentaliser lourdement le corps d’une femme, à en faire marchandise, à provoquer un arrachement, et nous y sommes farouchement opposés. Tout ce qui pourrait constituer un encouragement à y recourir doit être écarté, et la position de notre pays doit être claire.

L’assistance médicale à la procréation consiste en des actes qui ne sont pas anodins à vivre et qui s’avèrent souvent infructueux. On peut comprendre qu’on veuille garantir les meilleures conditions de réussite. Il faut cependant se garder de la tentation d’une sorte de sélection qui ne serait pas sans signification problématique pour le genre humain, bien au-delà de la PMA elle-même. Dans le monde du transhumanisme, certains poussent des logiques d’artificialisation de la procréation, dont le sens et les effets seraient problématiques du point de vue éthique. Il convient d’en rester à une assistance, sans quoi nous prendrions trop de champ avec une certaine idée du genre humain. Même si la personne humaine n’est pas réductible à un corps, elle naît de la chair et c’est aussi un fait civilisant. Une autre perspective serait par nature déshumanisante.

Ces perspectives, dont certaines sont tentantes à l’échelle d’une vie, d’une personne, nous renvoient à des interrogations profondes, prises à l’échelle de la société. Notre condition humaine, comment l’ignorer en ces temps difficiles, est soumise à des aléas qui nous échappent et lorsqu’un enfant naît, nul ne peut lui garantir qu’il sera épargné par la maladie. Nombre de femmes et d’hommes vivent d’ailleurs avec des maladies, que nous devons combattre sans nous renier, et connaissent malgré tout le bonheur d’être et de vibrer avec d’autres.
Nous sommes tous et toutes différents, avec nos forces et nos fragilités, avec l’incertitude intrinsèque de notre trajectoire personnelle. Donner naissance, même si cela ne se passe pas toujours ainsi, c’est s’engager, c’est prendre le risque pour celui, celle qui vient, c’est accepter cette incertitude en souhaitant pourtant le meilleur. Là encore, avec les choix qui nous occupent, il nous faut mesurer ce que l’on gagne, ce à quoi l’on touche et ce que l’on risque.

Une réflexion approfondie doit être conduite sur l’humain augmenté tel qu’il peut s’imaginer dans des laboratoires. Agir pour le meilleur devenir humain, ce n’est pas s’affranchir de ce que nous sommes. Nous devons pousser plus loin les questions de fond, les questions de sens, tenir à distance la tentation illusoire et destructrice de la toute-puissance, pour viser le soin, l’accompagnement, l’humain dans ses fragilités et sa plénitude. Nous avons vu dans la période de crise sanitaire combien c’était dans la relation aux autres que se comblaient les manques ou s’apaisaient les blessures issues de la condition humaine. Nous prenons chaque jour conscience de la finitude de la terre, et il faut accepter sans doute aussi nos propres limites. Ce qu’il faut donc rechercher, c’est une éthique du bonheur partagé, qui ne se trouve pas seulement dans la technique, dans l’opulence de quelques-uns, dans le marché débridé. C’est pourquoi il faut agir avec autant de vigueur pour l’humain que pour la planète. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR, SOC et FI.)

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Pierre
Dharreville

Député des Bouches-du-Rhône (13ème circonscription)

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