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Débat sur l’accès aux droits sociaux

J’aurais pu vous lire l’intervention très bien rédigée que j’avais préparée au nom du groupe de la Gauche démocrate et républicaine, mais j’ai décidé de m’écarter du texte, dans l’espoir de bousculer un peu cet hémicycle clairsemé. Je ne sais pas si vous avez lu le dernier livre d’Édouard Louis, Qui a tué mon père, et si vous ne l’avez pas fait, je vous le recommande. Pour vous en donner l’envie, je vais vous en lire un court passage.
« Un jour en automne, la prime de rentrée scolaire qui était versée tous les ans aux familles, pour les aider à acheter des fournitures, des cahiers, des cartables, avait été augmentée de presque cent euros. Tu étais fou de joie. Tu avais crié dans le salon : « On part à la mer ! », et on était partis à six dans une voiture de cinq places. J’étais monté dans le coffre comme un otage dans les films d’espionnage, c’était ce que je préférais. Toute la journée avait été une fête ! Chez ceux qui ont tout, on n’a jamais vu une famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux, la politique ne change presque rien – je m’en suis rendu compte quand je suis allé vivre à Paris loin de toi. Les dominants peuvent se plaindre d’un gouvernement de gauche, ils peuvent même se plaindre d’un gouvernement de droite. Mais un gouvernement ne leur cause jamais de problèmes de digestion. Un gouvernement ne leur broie jamais le dos. Un gouvernement ne les pousse jamais à aller voir la mer. La politique ne change pas leur vie, ou si peu. Ça aussi, c’est étrange : c’est eux qui font de la politique, alors que la politique n’a presque aucun effet sur leur vie. Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question d’esthétique, de mode, une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire par sa personne. Pour nous, c’était vivre ou mourir ».
Vous posez un diagnostic, avec lequel nous sommes plutôt d’accord, sur le non-recours et le renoncement aux droits. Effectivement, on compte chaque année 5,3 milliards d’euros de RSA qui ne sont pas dépensés, et un salarié du privé sur cinq renonce à un arrêt maladie pourtant prescrit. Quant à la fraude sociale – que certains de nos collègues mettent sur le même plan que la fraude fiscale, ce qui me paraît une inacceptable provocation de classe –, son montant ne représente que 3 % du montant total de la fraude détectée. Le taux de pauvreté monétaire en France – c’est-à-dire la proportion de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté – s’élève, lui, à 14 %.
Partant de ce diagnostic, vous nous chantez « Simplifié, libéré, délivré ! », comme si la numérisation pouvait, à elle seule, régler le problème du renoncement aux droits, et en faisant mine de ne pas voir ce que nous vivons dans nos territoires. Chez moi, au Tréport et dans la vallée de la Bresle – la région la plus ouvrière de France, où la crise n’a rien de virtuel –, on assiste à la disparition de pans entiers du service public, avec la fermeture de la CAF et de la CPAM, qui viennent aggraver la situation d’un département déjà à moitié asphyxié, alors que le service public devrait, là plus qu’ailleurs, être au chevet des populations les plus fragiles – et c’est la même chose au niveau des communes qui, avec les centres communaux d’action sociale, auraient vocation à prendre la mesure de l’exclusion dans toute sa complexité. Face à cette situation, il est urgent que vous arrêtiez, comme nous vous l’avons demandé cette après-midi, de fermer les services publics de proximité : il faut stopper l’hémorragie !
Le contexte, qui nous fait craindre le pire quand vous parlez de simplifier pour arranger les choses, c’est celui d’un Président de la République qui, pour plaire aux startupers, affirme devant eux qu’on dépense en France « un pognon de dingue » pour les politiques de solidarité. En entendant cela, comment ne pas craindre que vous profitiez de la simplification annoncée pour serrer encore un peu plus le kiki aux plus pauvres, pour rabougrir encore les aides et les solidarités ?
De ce point de vue, le décret pris juste après la dinde de Noël, et consistant à déclarer la guerre aux chômeurs plutôt qu’au chômage, est l’illustration même de votre état d’esprit.
Dans ce contexte, nous avons le sentiment que la pauvreté s’enkyste dans les quartiers populaires, que les humiliations sont légion sur les territoires les plus éloignés – ce que les gilets jaunes vous ont rappelé –, et que des populations entières sont abandonnées, que ce soit dans le monde agricole, dans celui de la pêche ou celui de l’industrie. Le fait que ce débat se tienne aujourd’hui dans un hémicycle quasi vide en dit beaucoup sur la volonté du président des riches – puisque c’est bien ce qu’il est – de servir le plus petit nombre et de soigner ceux qui vont bien, même s’il faut pour cela aggraver la situation de la France qui manque, de la France qui souffre, mais de la France qui se révolte. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR, FI et SOC.)

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Sébastien
Jumel

Député de Seine-Maritime (6ème circonscription)

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