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Déclaration du gouvernement sur la politique migratoire

Nous sommes réunis ici aujourd’hui sans document préparatoire, sans texte et sans vote pour parler immigration. Il y a un an, nous avons passé une centaine d’heures à examiner la loi asile et immigration, une loi inique de quarante et un article, à peine entrée en vigueur. Ce débat sur l’immigration a été annoncé après le grand débat national qui, rappelons-le, ne plaçait pas cette question en tête des revendications – l’impôt de solidarité sur la fortune figurait, quant à lui, en pole position, mais vous avez décidé que le débat n’avait pas lieu d’être. Lancé par le Président de la République à la rentrée, il recourt à une sémantique qu’on aurait espéré être d’un autre temps, et est bien peu documenté – il y est ainsi question de « sortir du déni », d’« arrêter le laxisme » et d’« immigration massive ».

Le président de votre mouvement a emboîté le pas, s’inquiétant d’un appel d’air provoqué par le remboursement des prothèses mammaires. Or, premièrement, ces prothèses ne sont pas prises en charge par l’AME ; deuxièmement, vous avez choisi d’entamer le débat sur la pente la plus crasse : alors qu’il s’agit de personnes qui fuient les conflits et la faim, et qui sont victimes de trafic, vous les soupçonnez de se livrer à un tourisme esthétique !

Voilà donc que, tout à coup, il faudrait parler immigration ! C’est pourtant le silence que vous avez choisi lorsque l’Aquarius réclamait, à cor et à cri, de pouvoir accoster. Et si nous parlons immigration, ce n’est pas pour répondre à la détresse des migrants en mer ou en Lybie, pays mandaté par l’Europe – on vient d’ailleurs de découvrir un bateau échoué au large de Lampedusa, où treize femmes sont mortes, dont certaines enceintes, et huit enfants portés disparus. Ce n’est pas non plus, cet après-midi, pour réallouer à l’accueil les milliards dépensés pour Frontex, ni pour traiter la situation de celles et ceux qui travaillent, scolarisent leurs enfants depuis des années et qui ne retourneront pas dans leur pays d’origine car leur vie est ici. Non : en fait, vous vous servez du Parlement pour participer au lancement de la phase 2 du quinquennat, pensant qu’en parlant quotas, vous assurerez la réélection de votre mouvement. Avec cette stratégie, les plus honnêtes – et je suis sûre qu’il y en a – pensent endiguer le vote d’extrême droite. Mais, en présentant ce sujet comme un problème grandissant, vous légitimez leur vision du monde. Vous vous disiez remparts, mais vous passez les plats.

Pour vous, je le crois, la question de l’immigration n’est pas une diversion. Le discours qui repose sur l’idée d’un trop-plein d’immigrés permet toujours un récit alternatif aux conséquences de vos choix politiques. Pire encore : le Président de la République a choisi d’insulter les classes populaires en affirmant qu’elles ont le monopole du racisme et de la xénophobie. C’est oublier qu’une partie des classes populaires est descendante d’immigrés et que la cohabitation entre population dite « majoritaire » et population d’origine immigrée se construit plus et mieux dans les milieux populaires.

Vous souhaitez aujourd’hui – même si, en entendant vos discours, on ne sait plus toujours très bien ce que vous souhaitez – réformer l’AME. Rappelons qu’elle équivaut à 0,5 % des dépenses de l’assurance maladie.

Si ce budget est en augmentation ces dernières années, c’est la politique migratoire qui est à blâmer. Par ailleurs, toute remise en cause de l’accès aux soins des demandeurs d’asile serait très dangereuse.

Mettez donc fin, cet après-midi et au-delà, au fameux mythe de l’appel d’air. Dites aux Français que le solde migratoire est stable, que les grandes phases de régularisation n’ont pas suscité d’appel d’air et que les diverses études réalisées, comme celle publiée en 2018 par le CNRS, démontrent combien les migrants contribuent à la richesse économique du pays d’accueil. Ils ne menacent ni l’emploi ni les régimes de sécurité sociale des pays où ils s’installent, car ils sont aussi des producteurs, des consommateurs, des contribuables, des cotisants et des créateurs. Ce sont les politiques néolibérales qui mettent les peuples en concurrence et en pauvreté. Il nous faut sortir de la peur des migrations subsahariennes. Tous les démographes démontent la théorie de la submersion.

Nous ne pouvons oublier notre part de responsabilité dans le drame afghan, le chaos libyen et la crise climatique. Vous allez certes nous parler de l’Albanie, mais je rappelle qu’il s’agit d’un pays de 3 millions d’habitants !

En 2018, la France a réalisé sa troisième meilleure performance de ventes d’armes depuis vingt ans. Nous ne pouvons pas, d’une part, dénoncer la violence et l’instabilité de certaines régions en crise et, dans le même temps, en nourrir la source – d’une main, vendre des armes ; de l’autre, flécher l’aide publique au développement vers le renforcement des frontières.

Le diagnostic des associations concernant le respect des droits et des libertés des migrants indique une insuffisance, voire une absence, de tout dispositif sanitaire et social pour protéger les besoins, ainsi que des pratiques de refoulement aux frontières. Il y a un an, vous promettiez la fin de la rétention des enfants : en 2018, ils étaient 208 ; cette année, ils sont déjà 193.

Le progressisme dont vous vous réclamez ne peut se réduire à un discours vide que l’on tient au peuple entre deux tours pour faire barrage au Rassemblement national. Dans notre pays, le progressisme a une histoire : il consiste à accepter qu’il existe des droits et des libertés individuels, inattaquables et incompressibles.

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Elsa
Faucillon

Députée des Hauts-de-Seine (1ère circonscription)

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