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Plan de déconfinement : après avoir dégradé notre système de santé, vous pataugez !

Après nous avoir conviés à débattre cet après-midi d’une application qui n’existe pas, voilà que vous nous convoquez à un débat bâclé sur un plan de déconfinement que les parlementaires n’ont pas eu le loisir de découvrir ou d’amender.

En réalité, vous ne voulez même pas d’un avis, vous voulez la confiance. Or cette confiance vous est moins que jamais acquise. Si l’ampleur comme la soudaineté de cette crise sanitaire nous a longtemps conduits à refréner nos critiques, cela ne suffit pas à expliquer l’impréparation totale et les hésitations de votre gouvernement.

Je parle d’impréparation, car le risque d’une pandémie hautement pathogène et à forte létalité était connu depuis longtemps. Vous n’avez pas écouté les alertes multiples comme celles de l’OMS et de la Banque mondiale qui, en septembre dernier, exhortaient les nations à « mettre en place les systèmes et la collaboration nécessaires pour détecter et combattre les flambées épidémiques potentielles ». Leur rapport concluait : « Les responsables de tous niveaux ont les cartes en main. »

Que faisiez-vous au temps où ces recommandations étaient publiées ? Que faisiez-vous lorsque les personnels de santé, les urgentistes et les chefs de service hospitalier du pays vous imploraient depuis des mois de débloquer les moyens qui faisaient défaut ? Rien, car vous étiez trop occupés à « moderniser » notre système de santé, ce qui, dans votre langue, est synonyme de « dégrader ».

Ce que nous avons sous les yeux n’est pas seulement le fruit d’une impréparation, c’est aussi un froid projet que d’autres ont certes engagé avant vous, mais que vous avez opiniâtrement poursuivi : 4,2 milliards d’euros de moins pour la santé dans le budget pour 2020 dont 1 milliard au détriment de l’hôpital public ; 100 000 lits supprimés en vingt ans, dont 17 500 depuis six ans.

En application du dogme de la libre entreprise et de l’idée d’une France sans usine, vous avez accepté le déménagement de notre industrie aux quatre coins du monde et poursuivi consciencieusement l’affaiblissement de notre capacité à produire, à portée de malades et à portée de soignants, ce qui est indispensable aux soins : les antidouleurs, les antibiotiques, les matériels de réanimation, les protections.

Après avoir dégradé, vous pataugez. Vous cafouillez en multipliant les déclarations et les décisions contradictoires, assénées avec assurance et immédiatement démenties par les faits ou par l’un des vôtres.

Il n’y a pas de risque de propagation du virus depuis Wuhan, expliquait la ministre de la santé fin janvier, tout en alertant, paraît-il, le Premier ministre de la gravité de la pandémie. Il n’y a pas besoin de dépister systématiquement : telle était la doctrine que vous défendiez contre l’avis de l’OMS et les résultats obtenus dans d’autres pays. Au moment même où vous invitiez les Français à rester chez eux, votre ministre du travail exhortait à rouvrir les chantiers dans le bâtiment.

Vous avez aussi cafouillé sur les masques en déployant une irresponsable argumentation sur leur inutilité pour cacher la pénurie. Votre doctrine est simple : ce qui fait défaut n’est pas indispensable.

Et la semaine dernière, nous avons appris, médusés, que 8 500 des 10 000 respirateurs commandés ne sont pas adaptés aux malades du Covid-19.

M. Sylvain Maillard. C’est faux !

M. Jean-Michel Mis. Et il le sait !

M. Stéphane Peu. Comment voulez-vous que les Français aient confiance ? L’édifice de vos méthodes managériales, bâti sur le sable de votre imaginaire libéral, s’est totalement effondré.

Pourtant, nous sommes convaincus que tous les Français, toutes les forces vives du pays, notamment ses forces sociales et politiques, dont la nôtre, sont prêts à se retrousser les manches et à se mettre autour de la table. J’en ai la démonstration tous les jours dans mon département de Seine-Saint-Denis où la méthode qui prévaut est celle des efforts conjoints et de la recherche du consensus.

Mme Marie-George Buffet. Très bien !

M. Stéphane Peu. Au lieu de faire ce choix de l’unité, vous restez crispés sur votre dogme libéral qui vous pousse vers des méthodes autoritaires. Résultat : vous nous invitez à débattre sur un coin de table d’un plan de déconfinement et d’une application qui semble promise au même destin puisque, sur ce dernier sujet aussi, nous continuons à parler dans le vague.

Monsieur le Premier ministre, lorsqu’un immeuble est en flammes et que l’on ne dispose ni de lances à incendie, ni d’échelles, ni même de soldats du feu en nombre suffisant, on ne se demande pas s’il faut lancer une application mobile pour prévenir les pompiers. On se le demande d’autant moins qu’un tel dispositif technologique de traçage percute dangereusement nos valeurs républicaines et menace incontestablement nos libertés, sinon notre souveraineté.

En outre, ce dispositif n’a aucun sens s’il ne vient pas compléter une réponse globale solide, celle que nous aurions aimé contribuer à élaborer à partir des nombreuses propositions que nous avons construites au cours de ces dernières semaines avec mes collègues communistes, en lien avec notre réseau d’élus locaux, les associations et les organisations syndicales.

Mes chers collègues, il est temps de sortir du flou des discours du Président de la République. En lâchant au jugé qu’un déconfinement aurait lieu le 11 mai, sans s’être préoccupé de savoir si c’était possible et dans quelles conditions, le Président de la République n’est pas le dernier à avoir contribué à semer le trouble, malgré des paroles tantôt martiales, tantôt mielleuses.

Pour nombre de familles qui aspirent à la reprise de l’école pour leurs enfants, le choix de cette date du 11 mai paraît répondre à un objectif essentiellement économique – la remise au travail des salariés – et non pas correspondre à un moment où, toutes les précautions étant prises, il serait possible de rouvrir les écoles dans des conditions sanitaires adaptées.

Le trouble s’est renforcé lorsque le ministre de l’éducation nationale a indiqué que cette reprise était laissée au libre choix des parents alors que, dans notre pays, depuis Jules Ferry, l’école est obligatoire.

M. Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse. L’instruction est obligatoire !

Beaucoup de salariés n’auront pas ce choix, ce qui peut conduire à renforcer l’idée d’un deux poids, deux mesures, à culpabiliser les parents et à creuser un peu plus les inégalités sociales et scolaires que cette crise a aiguisées. Malgré toute la bonne volonté et l’investissement des enseignants, cette reprise du 11 mai ne sera pas une rentrée. Dès septembre, il faudra engager un plan de rattrapage massif, notamment en intégrant dans les futurs programmes ce qui aurait pu être appris pendant cette période, afin de ne pas entériner les inégalités scolaires.

Il faut aussi sortir du flou sur les points les plus essentiels d’un plan de déconfinement. L’État doit garantir le droit au masque gratuit pour toute la population avant de le rendre obligatoire, par exemple, dans les transports en commun. À cet égard, j’ai une pensée pour les usagers de ma circonscription qui empruntent la ligne 13 du métro, rebaptisée « la ligne de l’enfer ».

Il faut aussi mettre massivement et régulièrement des tests à la disposition de la population afin de permettre le suivi des personnes testées positives aux Covid-19. Quant à la reprise de l’activité dans une entreprise, elle doit être soumise à l’expertise et à l’approbation de son comité économique et social.

Dans ces conditions, nous serions disponibles pour écouter les variations du Président de la République autour de la France d’après, déclarations qui ont été immédiatement contredites par vos premières décisions.

Le pays applaudit chaque soir ses soignants, ses ambulanciers, ses pompiers. Dans la perspective de la France d’après, il aurait fallu octroyer enfin et durablement, dès votre projet de loi de finances rectificative, les moyens dont l’hôpital public a tant besoin pour que son bon fonctionnement ne repose plus sur le seul dévouement exceptionnel de ses personnels.

Certains découvrent soudain la France des invisibles, ces salariés qui nous ravitaillent, nous transportent et collectent nos déchets, faisant ainsi tenir le pays debout. Pour construire la France d’après, il faudrait déjà contraindre les entreprises qui chipotent et rechignent à verser la prime promise aux salariés de la seconde ligne. (Mme Danièle Obono applaudit.)

Il faudrait surtout augmenter le SMIC et convoquer une conférence sur l’augmentation des salaires pour reconnaître enfin la contribution économique et sociale réelle de ces salariés de l’ombre. Le marché du travail semble incapable de traduire cette reconnaissance dans une juste rémunération alors que, dans le même temps, le montant des dividendes bat des records, année après année.

Le Président de la République se dit prêt à remettre en cause ses propres certitudes, mais rien ne témoigne de cette prise de conscience dans ses actes. Construire la France d’après ne consiste pas à continuer à distribuer des chèques sans contrepartie aux grandes entreprises, comme vous venez de le faire pour Air France. Au contraire, il faudrait conditionner les aides à une réorientation de l’économie évaluée en fonction de performances sociales et environnementales, et ne pas écarter le principe des nationalisations permettant le retour d’une maîtrise publique au service de la transition écologique.

Construire la France d’après ne consiste pas à octroyer toujours plus de pouvoirs discrétionnaires au patronat pour déroger à la durée du temps de travail ou au repos dominical. Au contraire, il faudrait redonner du pouvoir aux salariés, par exemple, celui que vous leur avez ôté de peser sur les conditions sanitaires de travail en supprimant les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail – CHSCT.

Pour construire la France d’après, vous devriez reprendre la proposition des parlementaires communistes, que vous avez rejetée : refuser les aides et prêts aux sociétés qui ont des actifs dans les paradis fiscaux. Vous devriez aussi rétablir l’impôt de solidarité sur la fortune – ISF –, symbole de l’effort de tous pour la solidarité nationale.

Monsieur le Premier ministre, lorsque notre nation est confrontée à une crise aussi grave, on ne confine pas ainsi le débat parlementaire et la démocratie. Face à cette terrible épreuve, nous étions disponibles pour travailler à construire, dans la solidarité nationale, une issue à cette crise. Au lieu de construire le combat commun et de rassembler le pays, vous avez choisi de faire cavalier seul. Nous le regrettons profondément.

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Stéphane
Peu

Député de Seine-Saint-Denis (2ème circonscription)

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