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Lutte contre l’antisémitisme

Cette résolution contre l’antisémitisme serait-elle l’émanation d’un mouvement de radicalisation de la politique israélienne ? L’impunité dont jouit Benjamin Netanyahou aux yeux du monde depuis quelques années pourrait à cet égard constituer un indice. Elle se manifeste de différentes manières : silence international face au vote d’une loi établissant deux niveaux de citoyenneté dans l’État d’Israël, celui des juifs et celui des non-juifs, qui composent tout de même 25 % de la population ; reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan ; annonce américaine indiquant que les colonies en Cisjordanie ne sont pas illégales ; déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem ; amalgame entre l’appel au boycott et le rappel du droit international pour justifier l’expulsion d’un responsable d’ONG.

Fort de cette impunité, Benjamin Netanyahou repousse les limites toujours plus loin. Cette résolution semble marquer une nouvelle étape car, en l’adoptant, l’Assemblée nationale assénerait deux coups de hache à nos principes républicains les plus fondamentaux.

Premièrement, vous proposez de voter la définition d’une catégorie du racisme : l’antisémitisme. Aussi abject soit-il, l’antisémitisme ne peut relever, d’un point de vue judiciaire et juridique, que du racisme. Or les lois françaises criminalisent toutes les formes de racisme. Depuis la loi sur la liberté de la presse de 1881 jusqu’à la loi, dite Gayssot, de 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, en passant par celle de 1972 relative à la lutte contre le racisme, ces lois offrent des outils judiciaires pour lutter contre le racisme et permettent d’organiser la liberté d’expression en France.

Bien évidemment, les députés communistes et leurs collègues du groupe GDR ne peuvent que s’associer à votre indignation à propos des profanations de sépultures, des inscriptions antisémites ou des agressions voire des meurtres de cette nature. Ces actes ne sont pas acceptables et ne le seront jamais. D’ailleurs, dans l’histoire de France, la relation entre juifs et communistes se caractérise par le sang mêlé et les souffrances partagées.

Mais tous ces crimes, discriminations ou agressions ont fait l’objet de procès justes et les victimes ont pu obtenir réparation – si toutefois celle-ci est possible. Lorsque l’antisémitisme se cache derrière l’antisionisme, notre justice le démasque. Cette résolution ne sera par conséquent d’aucune utilité pour les magistrats. Pire : cette elle fragilise ce que la CNCDH a appelé « l’approche universelle et indivisible du combat antiraciste ».

Si on ajoute aujourd’hui une définition de l’antisémitisme, que diront demain les victimes des autres types de racisme ? Devrons-nous catégoriser toutes les sortes de racisme ? (M. Mustapha Laabid applaudit.) Créerez-vous une concurrence entre les victimes de racisme ? Vous lancerez-vous dans une communautarisation du racisme ? Voulez-vous hiérarchiser les actes racistes, les crimes racistes ? Engagés pour l’amitié entre les peuples et pour la paix, les députés communistes rejettent fermement cette brèche dans le traitement universel du racisme. Ce premier point justifie à lui seul un vote contre la proposition de résolution.

Le deuxième coup de hache dans le pacte républicain, c’est la confusion que crée à dessein cette définition entre un délit, l’antisémitisme, et une opinion politique, l’antisionisme.

Qu’est-ce que le sionisme ? Une théorie politique invitant les juifs à quitter leurs lieux de vie pour rejoindre la Palestine et vivre ensemble sans souffrir des discriminations et des violences antisémites qu’ils subissaient à l’époque. La création de l’État d’Israël à l’issue de la Seconde Guerre mondiale a bouleversé cette théorie puisque son objectif ultime, la création d’un État, était désormais atteint. Le sionisme du XXIe siècle porte sur la colonisation et le blocus par l’État d’Israël de l’État palestinien, en Cisjordanie ou à Gaza.

Initialement, le mouvement antisioniste, principalement représenté par des juifs, luttait contre l’idée de créer un État juif. Depuis que celui-ci existe, l’antisionisme a changé d’objet. C’est devenu un mouvement anticolonial qui, s’appuyant sur le droit international et en solidarité avec le peuple palestinien, critique sans concession la politique des gouvernements successifs d’Israël et appelle au boycott des produits israéliens provenant des colonies illégales.

Que dit la proposition de résolution face à cela ? Rien ! Elle indique que l’antisionisme est une forme contemporaine de l’antisémitisme sans jamais le définir précisément. La définition de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste n’est guère plus éclairante, sauf à prendre en considération les exemples qui y sont attachés et lui servent de guide. Or ces exemples sont extrêmement dangereux car ils laissent penser que certaines critiques de l’État israélien sont assimilables à de l’antisémitisme. Une résolution qui crée du flou sur l’objet qu’elle est censée clarifier n’est pas bonne. Voilà une autre raison de ne pas voter ce texte.

Ce brouillage qui n’est opéré qu’à des fins politiciennes nuit à la vraie lutte contre l’antisémitisme. Comment ne pas voir qu’une telle confusion ouvrirait la porte à des détournements, comme celui qui a conduit, en novembre 2015, le Premier ministre israélien à qualifier d’antisémite la note interprétative de la Commission européenne qui proposait l’instauration d’un étiquetage spécifique pour les produits issus de colonies israéliennes en Palestine ? Cette limitation de la liberté d’opinion, à travers l’assimilation de la critique d’Israël à de l’antisémitisme, n’est pas acceptable et fournit aux députés communistes une raison supplémentaire de ne pas voter cette résolution.

Si la majorité votait cette résolution, il pourrait advenir ce qui s’est passé plusieurs dizaines de fois au Royaume-Uni et en Allemagne, où des universités ou des associations ont renoncé à organiser des débats sur le thème de la colonisation par crainte d’être accusées d’antisémitisme. Des municipalités qui ont adopté cette définition s’en servent maintenant pour qualifier d’antisémites les groupes de défense des Palestiniens.

Nous avions déjà vécu une telle situation en France en janvier 2011, lorsque l’École normale supérieure de Paris avait interdit à Stéphane Hessel d’intervenir à l’occasion d’une conférence portant sur la criminalisation du mouvement militant en faveur du boycott d’Israël. Le flou de la définition de l’IHRA est tel qu’il en résultera une peur d’être suspecté d’antisémitisme, cette crainte engendrant inévitablement l’autocensure, voire la censure active. Bravo ! Les pires dictatures vous applaudiraient.

Grâce à cette définition, les adversaires acharnés de l’appel au boycott, du désinvestissement dans les colonies et du respect du droit et des sanctions internationales trouveront toujours une astuce pour attaquer les militants sur leur supposé antisémitisme.

Pourtant, j’ai appelé à boycotter les produits sud-africains lorsque ce régime d’apartheid emprisonnait Nelson Mandela. Suis-je anti-sud-africain ? Non. J’ai appelé à boycotter les produits marocains issus des colonies illégales au Sahara occidental. Suis-je anti-marocain ? Non. J’ai appelé à boycotter les produits israéliens issus des colonies illégales implantées en Palestine. Suis-je antisémite ? Bien sûr que non.

Je suis pour que le droit international s’applique partout et toujours. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et FI.) Mais je m’oppose systématiquement aux gouvernements d’extrême droite, racistes et colonisateurs.

Fidèles au principe d’amitié entre les peuples, les députés du groupe Gauche démocrate et républicaine ne confondent jamais les peuples avec les agissements de leurs gouvernements. C’est cela, être antiraciste, et c’est d’ailleurs ce qui distingue notre définition de la vôtre.

Le racisme consiste à appliquer des idées reçues hostiles à toutes les personnes d’un groupe, ôtant à tout membre de ce groupe la possibilité d’être différent. Ainsi votre définition de l’antisémitisme est-elle raciste puisqu’elle confond les juifs pris dans leur ensemble avec les agissements du gouvernement israélien, qui est sioniste. Cette définition obligerait d’ailleurs chaque juif à choisir entre être un sioniste, donc un juif en quelque sorte légitime, ou être un traître à son identité s’il choisissait de s’opposer à la colonisation menée par le gouvernement israélien.

Les cosignataires de cette proposition de résolution ne font peut-être pas tous partie des trente-cinq parlementaires invités en juillet dernier par l’organisation Elnet pour un voyage luxueux en Israël à la rencontre de Benjamin Netanyahou – un séjour comparable a d’ailleurs eu lieu l’année dernière.

Certains d’entre vous restent heureusement libres de voter en leur âme et conscience.

Les députés communistes voteront contre cette proposition de résolution et vous invitent à faire en sorte que la loi française s’applique totalement pour lutter contre toutes les formes de racisme. (Applaudissements sur les bancs des groupes FI et GDR ainsi que sur quelques bancs du groupe SOC.)

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Jean-Paul
Lecoq

Député de Seine-Maritime (8ème circonscription)

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