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Projet de loi PACTE (MRC)

"Plus le concret règne dans les assemblées, c’est-à-dire plus les avis approchent de l’unanimité, plus aussi la volonté générale est dominante ; mais les dissensions, le tumulte annoncent l’ascendant des intérêts particuliers et le déclin de l’État." Voilà comment, il y a plus de deux siècles, Jean-Jacques Rousseau, fidèle à l’idéal républicain, définissait avec grandeur la notion d’intérêt général.

Aujourd’hui, la politique du Gouvernement nous oblige à vous rappeler ces principes les plus élémentaires. Oui, le projet de loi PACTE est contraire aux intérêts de la nation. Outre les dispositions relatives aux seuils sociaux dans les entreprises, les déréglementations supplémentaires pour que les PME accèdent aux marchés financiers, le dévoiement du rôle de la Caisse des dépôts et consignations, les bouleversements opérés au sein de La Poste et les mesures sur l’épargne salariale censées masquer votre immobilisme en matière de politique salariale, vous vous apprêtez à commettre l’irréparable en privatisant les aéroports de Paris.

De l’avis de tous les observateurs, Aéroports de Paris est un trésor national qu’il convient de choyer et non de brader. Pourtant, vous souhaitez vous en débarrasser.

Mes chers collègues, entendez bien ces derniers mots : nous les voulons solennels afin que vous preniez la mesure de l’erreur gigantesque que vous vous apprêtez à commettre. Au terme des débats parlementaires, plusieurs conclusions s’imposent désormais comme des évidences.

La première porte sur le caractère économique de la privatisation d’Aéroports de Paris. Après des heures de discussion, qui dans cet hémicycle peut nier le caractère totalement insensé d’une telle opération ? Aéroports de Paris est une entreprise prospère. En 2018, ce groupe a généré plus de 600 millions d’euros de bénéfice. Entre 2006 et 2016, il a rapporté plus d’un milliard d’euros de dividendes. En 2018, ADP est devenu le premier point d’entrée mondial, avec le passage de quelque 281 millions de passagers.

À travers le monde, y compris dans les pays aux accents libéraux plus prononcés que les nôtres, il n’est pas de grand aéroport dans lequel l’État n’occupe pas une place stratégique.

De l’avis de tous les observateurs, c’est un trésor national qu’il convient de choyer et non de brader. Pourtant, vous souhaitez vous en débarrasser. Pour quels motifs ? Pour créer, dites-vous, un fonds dédié à l’innovation de rupture, qu’il faut alimenter pour bâtir l’économie de demain. Or, avec les actifs que constituent ADP et La Française des jeux, il était tout à fait possible – et même plus avantageux – de garantir la solvabilité de ce fonds.

D’ailleurs, tout au long de nos débats, l’argument relatif au fonds pour l’innovation de rupture n’a convaincu aucun des parlementaires siégeant à l’Assemblée nationale ou à la Haute Assemblée. Même les plus fervents soutiens de la privatisation vous ont renvoyés dans les cordes à ce sujet, monsieur le ministre. Je pense notamment à M. de Courson, que vous avez cité tout à l’heure et qui n’est pas présent ce matin. Favorable à la cession d’Aéroports de Paris pour des raisons idéologiques, il a néanmoins dénoncé l’argument fallacieux selon lequel il s’agirait de financer l’économie de demain. Cet argument n’a pas d’autre visée que de créer de la confusion dans l’esprit de nos concitoyens.

Répétons-le avec force : la privatisation d’ADP n’a aucun lien avec le financement de l’économie du futur. Elle répond en réalité aux aspirations exprimées par les grands prêtres du libéralisme. J’y vois même l’expression d’une pensée sclérosée, l’ultralibéralisme, qui a cru, il y a trente ans, pouvoir décréter la fin de l’histoire.

Alors même que l’entreprise rapporte énormément d’argent à la puissance publique, vous souhaitez vous en débarrasser, arguant qu’il ne revient pas à l’État de gérer un aéroport. L’argument ne tient pas.

Vous agissez à contre-courant de ce qui se pratique au niveau international. À travers le monde, en effet, y compris dans les pays aux accents libéraux plus prononcés que les nôtres, il n’est pas de grand aéroport dans lequel l’État n’occupe pas une place stratégique.

Tout cela relève d’une parfaite logique. Plusieurs études ont démontré que des aéroports sous gestion privée sont beaucoup plus coûteux et moins opérants que ceux gérés par le public. Selon une étude réalisée par l’Association internationale du transport aérien auprès de quatre-vingt-dix aéroports à travers le monde, les aéroports privatisés sont significativement plus chers que leurs homologues du public. Ces données devraient a minima vous faire réfléchir.

Parallèlement, à l’heure où le gouvernement néerlandais cherche à prendre plus de place dans Air France-KLM, nous devrions nous demander de quels moyens nous disposons pour aider notre compagnie nationale à être plus puissante et plus sereine, tant sur son avenir que sur celui de ses salariés.

La démonstration est faite : la cession d’ADP ne peut pas reposer sur des considérations économiques.

Prise en dépit du bon sens et de toute logique économique de long terme, cette décision ne vise qu’à la satisfaction de grands groupes privés qui nourrissent un appétit pour le modèle économique particulièrement efficace et rentable d’Aéroports de Paris. Pour l’intérêt général, en revanche, il s’agit d’une cuisante défaite.

La deuxième conclusion de nos débats concerne les conséquences d’une privatisation d’ADP, qui seront particulièrement néfastes à plusieurs titres : néfastes pour l’emploi et notre modèle social, car la privatisation ne manquera pas de s’accompagner d’une purge des effectifs et d’une dégradation des conditions de travail et de rémunération ; néfastes pour les investissements aéroportuaires et la sécurité des infrastructures, qui seront sacrifiés à la rentabilité à court terme cherchée par l’actionnariat ; néfastes pour l’unité du système aéroportuaire – non sans raison, les syndicats redoutent, à terme, un démantèlement d’ADP et une vente à la découpe de Roissy, d’Orly et du Bourget – ; néfastes pour la préservation de l’environnement, qui sera sacrifiée à la rentabilité économique ; néfastes pour l’avenir du Grand Paris, dans lequel ADP occupe une place centrale ; néfastes, enfin, pour la maîtrise du foncier, avec le risque d’une spéculation encore plus effrénée, nocive pour les communes voisines et leurs habitants. Tous ces sujets, nous les avons abordés durant les discussions. Mais le Gouvernement a rejeté la quasi-totalité des amendements émanant des députés d’opposition.

La troisième conclusion regarde la perte de souveraineté inacceptable que constitue la cession d’ADP. Celle-ci est en effet une infrastructure essentielle présentant des enjeux de souveraineté, de sécurité, d’aménagement du territoire et environnementaux.

Faut-il le rappeler ? Les aéroports du Bourget, de Roissy et d’Orly forment une frontière stratégique pour notre pays. Avec un trafic de plus de 100 millions de voyageurs en 2017, en hausse continue, ils sont même la principale frontière du pays. Vous entendez confier pour soixante-dix ans un outil de la plus haute importance à un opérateur privé.

Que faites-vous du cas des autoroutes, dont on a rappelé sur tous les bancs que leur privatisation était ô combien regrettable ? Que faites-vous de la calamiteuse cession de l’aéroport de Toulouse à un investisseur chinois, qualifiée d’échec par la Cour des comptes ?

L’histoire est bonne conseillère. Étudions-la avec sagesse. Compte tenu de la durée de concession que vous proposez, il sera impossible de renverser la vapeur : il y a fort à parier qu’à l’issue des soixante-dix ans, l’État sera dans l’incapacité de reprendre ses biens.

Prise en dépit du bon sens et de toute logique économique de long terme, cette décision ne vise qu’à la satisfaction de grands groupes privés qui nourrissent un appétit pour le modèle économique particulièrement efficace et rentable d’Aéroports de Paris. Pour l’intérêt général, en revanche, il s’agit d’une cuisante défaite.

La privatisation d’ADP est enfin une faute démocratique. Constitutionnellement, le groupe n’est pas privatisable. À ce titre, votre décision risque d’être frappée d’inconstitutionnalité. Chacun se souvient qu’en 2005, le législateur a refusé de privatiser ADP en prenant acte de ce que cette société est chargée d’une mission de service public au sens de l’alinéa 9 du préambule de la Constitution de 1946, aux termes duquel « tout bien, toute entreprise, dont l’exploitation a ou acquiert les caractères d’un service public national ou d’un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité. »

Aujourd’hui, le Gouvernement se retranche derrière l’avis du Conseil d’État, selon lequel « si la société ADP est chargée, à titre exclusif, d’exploiter une dizaine d’aéroports civils, ceux-ci sont tous situés dans la région Île-de-France. » Or, lorsqu’une société accueille 80 % du trafic de passagers d’un pays, peut-on se limiter à sa seule implantation francilienne pour déterminer qu’elle n’exerce pas un monopole national ?

Pire, votre décision de privatiser ADP rencontre la désapprobation massive de nos concitoyens. En ces temps où la démocratie est au cœur de toutes les préoccupations, n’est-il pas de votre responsabilité de mettre fin à un processus contesté par la majorité d’entre eux ? N’est-il pas de votre responsabilité d’entendre les colères citoyennes qui refusent l’affaiblissement de l’État dans notre pays ?

Avec des parlementaires de tous les groupes politiques, nous avons décidé d’entamer une procédure visant à organiser un référendum d’initiative partagée. Nous considérons qu’il appartient au peuple de trancher sur des questions aussi fondamentales. L’occasion est historique. Il vous revient de déterminer votre camp pour laisser au débat citoyen une chance d’exister.

En votant cette motion de renvoi en commission, vous avez la possibilité de prendre vos responsabilités et de sortir dignement de ce débat tourmenté. C’est à cette aune que les générations futures jugeront ce moment essentiel à la préservation de l’intérêt général de notre pays et de la souveraineté nationale. (Applaudissements sur les bancs des groupes FI et SOC.)

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Stéphane
Peu

Député de Seine-Saint-Denis (2ème circonscription)

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